Monday, November 8, 2010

Critique de La Carte et le Territoire

« La Carte et le Territoire »[1] de Michel Houllebecq est un roman qui se lit très facilement; je l’ai terminé quelques heures après l’avoir acheté. Cela peut évidemment être considéré comme un éloge pour certains, mais je ne m’attendais pas vraiment à cela. J’avais été assez impressionné par un entretien qu’avait accordé M. Houellebecq au magazine litéraire étatsunien The Paris Review.[2] En le lisant, j’avais été étonné de découvrir en M. Houellebecq un penseur, donnant l'impression de posséder une vision entière et cohérente du monde. En effet, les critiques de « La Carte et le Territoire » qui sont apparues depuis sa publication en septembre 2010, ont généralement été très positives et semblent donc confirmer cette impression. Les Inrockuptibles, par exemple, ont déclaré qu’il s’agit d’un « roman total » et un « bilan de l'état du monde et autoportrait, labyrinthe métaphysique sidérant de maîtrise », bref, « un très grand livre».[3] Selon Le Monde, avec « La Carte et le Territoire », Houellebecq « construit un récit d'une force, d'un humour et d'une inventivité évidents ».[4] Le site de culture Evene.fr donne un avis un peu plus mitigé mais a quand même déclaré que c’est le « meilleur roman de la rentrée, au regard de la concurrence. Goncourt. »[5] Après de telles revues, ainsi qu’après avoir effectivement reçu le prix Goncourt 2010, mes attentes ne pouvaient donc pas vraiment être plus élevées quand j’ai ouvert le livre pour la première fois. 

Cependant, quand nous commençons à lire « La Carte et le Territoire », nous sommes rapidement frappés par la manière dont nous sommes constamment dérangés, c'est-à-dire interrompu et gêné. La lecture de bons romans peut poser plus ou moins de difficultés selon les cas, demandant plus ou moins d’efforts de la part du lecteur, mais doit être avant tout une expérience agréable, dans le sens où le récit est libre d’erreurs et de faiblesses de forme et de fond. Ce n’est pas le cas avec « La Carte et le Territoire »; c’est un roman où le lecteur se heurte constamment à des irrégularités, comme des bosses et des fissures le long d’une route supposée être lisse. Regardons donc de plus près de quelle manière le lecteur est dérangé pendant la lecture de ce roman.

La première chose qui gêne le lecteur de « La Carte et le Territoire » est l’invérosimilitude du protagoniste. On nous est présenté à un certain Jed Martin, artiste, que nous suivons pendant presque toute sa vie. Mais ce personnage reste presque uni-dimensionnel ; son monde intérieur, particulièrement important dans le cas d’un artiste, nous est très peu devoilé. Par conséquent, nous avons du mal à comprendre la source d’une passion pour l’expression artistique chez quelqu’un qui semble avoir peu de joie de vivre et qui ne semble pas s’intéresser à grand-chose en particulier. Le lecteur est informé que Jed Martin n’a rien lu d’intéressant depuis le baccalauréat, qu’il n’a pratiquement jamais ouvert un journal de sa vie, qu’il a passé ses années formateurs à lire Spirou et Fantasio, et qu’il regarde encore, adulte, des dessins animés Disney à la télévision. Nous avons devant nous un homme qui semble être exclu de la société, sans amis ni mentors, et sans originalité apparente.

Pourtant, Houellebecq veux nous faire croire que ce personnage est aussi un artiste exceptionnel, capable de reproduire dans ses œuvres, avec beauté et sensibilité, une conception perspicace du monde, de la société, de l’industrie, et de la technologie moderne. De plus, après un hiatus de dix ans sans contact avec le publique, Jed Martin et sa galerie réussissent, incroyablement, à mettre en vente tous les tableaux exposés, pour des sommes astronomiques. Une fois le succès arrivé, aussi invraisemblablement, l’artiste continue sa vie isolée et paisible, apparemment sans recevoir la moindre sollicitude des média ou du monde artistique. Mais en effet, ce n’est que vers la fin du roman que Houellebecq semble se rappeller d’informer le lecteur qu’effectivement Jed Martin « avait accepté de participer à des biennales, d’assister des vernissages, de donner de nombreuses interview…» p399). Nous nous trouvons donc confronté dans le personnage de Jed, à une contradiction que Houellebecq ne fait aucun effort de résoudre.

En ce qui concerne la forme, le lecteur averti ne peut que rester stupéfait devant un texte aussi rempli de formulations maladroites, d’erreurs bêtes, de passages franchement invraisemblables, et tournures absurdes. Quelques exemples illustrent clairement la situation:

-          Pour un livre qui est supposé être réaliste, qui est supposé « prendre la température » de la société post-industrielle actuelle, il est étonnant de voire des passages assez invraisemblables, comme quand l’un des directeurs de Michelin fait un « note de synthèse » (p97), concluant sur l’état du tourisme en France. La description qui est faite ne correspond pas du tout à la realité tellement elle est exagerée. (De plus, on ne fait plus vraiment de notes de synthèse dans les entreprises aujourd’hui : on écrit des emails ou on fait des présentations en Powerpoint.)
-          Nous trouvons aussi des erreurs dans cette œuvre, comme lorsque Jed Martin et Houellebecq (le personnage) discutent de viandes qu’il faut ou il ne faut pas manger. Nous lisons alors que le cochon est un animal que l’homme ne « devrait pas être en droit de sacrifier » (p140). Ceci n’est évidemment pas le verbe approprié puisqu’il ne s’agit pas du tout ici de sacrifice mais de consommation de viande animale.
-          Pourquoi utiliser un paragraphe entier pour parler d’eaux norvégiennes (p133), quand une phrase suffit pour faire passer le message ? (D’ailleurs, autre erreur, « Husqvarna » n’est pas une eau norvégienne mais une société suédoise d’appareils menagés).
-          A certaines occasions les métaphores utilisées deviennent carrément absurdes quand par exemple le père de Jed « prit une [profiterole], la fit tourner entre ses doigts, la considérant avec autant d’intérêt qu’il aurait fait une crotte de chien » (p216). Ceci est non seulement scatologiquement puérile mais aussi incompréhensible.
-          À un autre moment, l’auteur parle du « great occidental novel» (p176) alors que cette expression n’existe pas en anglais, et que n’importe quel anglophone aurait pu immédiatement expliquer à M. Houellebecq, qui d’ailleurs a vécu en Irlande, que l’on ne dit jamais « occidental » en anglais quotidien mais bien « Western ».
-          De même, le sobriquet du rappeur étasunien Sean John Combs n’est pas « Puff Puff Daddy » (p401) comme semble croire M. Houellebecq, mais Puff Daddy. Considérant également le point précédent, pourquoi s’aventurer hors de la sphère culturelle française quand on n'en est pas vraiment capable?
-          Le lecteur est informé que le village de M. Houellebecq (le personnage), est le village de « Souppes (c’est le nom du village où l’écrivain a vécu ses derniers jours ) ». S’il est nécessaire d’informer le lecteur du nom de ce village, pourquoi le faire avec une formulation aussi maladroite et uniquement vers la fin du roman (p360), et non lorsque ce village est présenté pour la première fois au lecteur, bien plus tôt dans le récit?
-          Il y a également des failles dans la logique du récit de « La Carte et le Territoire », comme quand le commissaire Jasselin demande: « votre tableau ? quel tableau ? » (p362), lorsque Jed Martin lui dit que son tableau manque au lieu du crime. Ceci est plutôt étonnant puisque dix pages plus tôt, Jed Martin lui avait bien déclarer qu’il avait déjà visité la maison « pour lui remettre son tableau » (p352) ! Il y a évidemment ici deux possibilités: soit nous sommes supposés comprendre que le commissaire est un incompétent, ce qui, cependant, n’est pas la déscription qui est faite de lui jusque là, ou bien, ce qui est plus probable, il s’agit d’une omission de la part de l’auteur (et de la part de l’éditeur, pour ne pas avoir repéré cette coquille).
-          Il est possible aussi de mentionné le moment du récit où Jed et le commissaire reviennent vers Paris. Ils « s’arretèrent dans le même relais autoroutier qu’à l’aller ». (p363) Ceci est évidemment très invraisemblable, puisque cela aurait certainement voulu dire qu’ils auraient du passer de l’autre côté de l’autoroute pour accéder à ce relais.
-          À un autre moment, l’auteur écrit que le «chauffe-eau avait finalement survécu à Houellebecq » (p367). Ce type de comparaison est maladroite et n’a aucun sens s’il n’y a pas de lien entre les deux sujets qui sont comparés (on aurait peut-être à la limite pu accepter cette comparaison si par example Houellebecq le personnage était le propriétaire du chauffe-eau en question).
-          À la page 396, Jed Martin apparemment avait « un solde créditeur de quatorze millions d’euros sur son compte courant.» Sur son compte courant?
-          Vers la fin du roman, quand Jed Martin note que le bordel dans une rue de Zürich a beaucoup moins de succès que le centre d’euthanasie situé dans la même rue (encore une comparaison absurde), l’auteur, à travers le protagoniste, déclare que c’est parce que « la valeur marchande de la souffrance et de la mort était devenue supérieure à celle du plaisir et du sexe. » (p371). Même si cette déclaration était vraie, ce qui est certainement discutable, ce n’est absolument pas l’exemple utilisée qui le démontre. Le succès de ce centre d’euthanasie en comparaison avec un bordel avvoisinant peut évidemment s’expliquer par le fait qu’il y a d’innombrables bordels en Europe et dans le monde, mais que très peu de centres d’euthanasie (où naturellement, donc, se concentrent les clients du monde entier).

Bref, « La Carte et le Territoire » est un roman si truffé d’erreurs, si parsemé d’éléments improbables, si rempli de maladresses et de commentaires invraisemblables, que l’on ne peut que conclure qu’il s’agit ici d’une œuvre baclée, qui aurait due au moins être bien plus attentivement revue et soignée par l’éditeur. La plupart de ces exemples sont tirés de la fin du livre ; il est vrai comme le dit aussi la revue de Evene.fr, que la troisième partie est plus faible que le reste. Cependant, nous devrions peut-être pas être si étonnés de la qualité de cette œuvre, puisque l’auteur lui-même admet dans les remerciements finaux, qu’il « se documente assez peu, même très peu si l’on compare à un auteur américain. ». Après avoir lu « La Carte et le Territoire », nous pouvons facilement le croire, et il ne reste qu’a féliciter Houellebecq pour sa franchise.

Houellebecq fait beaucoup d’efforts pour que nous notions tous les détails des produits qui sont utilisés par les personnages, telles une « Betterlight 6000-HS », une « Audi Allroad A6 », etc. Évidemment, ces informations contribuent au réalisme de l’œuvre, et nous aident à comprendre clairement, dans le cas où nous nous en étions pas rendu compte, que ce roman se déroule entièrement dans la société de consommation contemporaire. Mais la présence de tous ces détails dérange et empêche en fin de compte le lecteur de se concentrer sur les grands thèmes de ce roman. De plus, cette déscription des marques et des modèles utilisés fait parti de la dernière tendance ; c’est ce que l’on retrouve aussi dans les livres de Stieg Larsson par exemple. Houellebecq fait donc une critique de la sociéte de consommation mais, ironiquement, les descriptions des produits à consommer aujourd’hui finissent par rendre l’œuvre lui-même périssable ; dans une dizaine d’années ce roman aura perdu sa fraîcheur. Ce roman est donc typiquement un roman millésimé 2010 ; un produit à consommer rapidement. En effet, les chapitres sont courts, comme dans un livre de Dan Brown, surement pour séduire également un publique qui habituellement ne lit pas. « La Carte et le Territoire » est donc en soit un exemple de compromis entre l’art et le commerce.

Nous sommes aussi constamment dérangés dans la lecture de « La Carte et le Territoire » par ces longues descriptions sur des sujets a priori quelconque, qui souvent n’ont rien à apporter au récit. Ces narrations, qui semblent, comme l’a souligné en effet Evene.fr, avoir été fortement inspirés d’encyclopédies en ligne tels que wikipedia.org, contribuent à déconnecter le lecteur du fil du récit. Nous pouvons prendre l’exemple du passage où l’auteur nous parle de la race du chien du commissaire Jasselin. Incroyablement, sur cinq pages du roman, pour une raison qui nous est inconnue, Houellebecq nous décrit l’histoire et les péculiarités des chiens bichons (p299-303). Le lecteur a droit de se demander de quelle manière ce long passage et d’autres du même genre peuvent apporter de la valeur à ce roman. 

Ce qui finalement dérangera le plus le lecteur, c’est l’éruption soudaine d’un deuxième roman à partir de la page 273 : un roman policier. Le lecteur ne peut que rester perplexe face à cette surprise que nous réserve Houellebecq. Après avoir fini le roman, nous ne comprenons toujours pas à quoi a servi cette bifurcation. C’est presque comme si, après le succès financier de Jed Martin, l’auteur ne sait pas vraiment comment remplir le reste du roman ; il imagine donc la mort de Houellebecq le personnage. Mais alors que les erreurs de forme et les faiblesses de style présentées précedemment n’ont évidemment pas été créees pour intentionellement déranger le lecteur, les circonstances du meurtre qui est décrit dans cette troisème partie, ne peuvent laisser de doute quant à l’intention de l’auteur: le lecteur doit être dérangé. Au début  du roman, le lecteur est forcé d’aiguiser sa sensibilité; Houellebecq lui demande de porter son attention sur des nuances très subtiles, tels que par exemple les différents bruits qu’émet un chauffe-eau (!), ou les faibles variations émotionelles qu’éprouve Jed Martin, même face à l’amour. Vers la fin du roman par contre, la situation est renversée; le lecteur a été pris dans un piège car il est maintenant obligé de faire chemin inverse ; c'est-à-dire perdre toute sensibilité afin de se protéger. En effet, le récit se termine de la manière la plus effroyable, crue et spéctaculaire que l’on puisse imaginer ; avec le meurtre barbare et atroce de Houellebecq le personnage, suivit par la mort accidentelle d’un mégalomane fétichiste et sadique. L’auteur semble à la dernière minute avoir tenté du Brett Easton Ellis.

Les thèmes principaux abordés dans ce roman, tels que la société post-industrielle moderne, la commercialisation de l’art, l’état de la famille moderne, l’émergence de nouveaux pays consommateurs, l’aliènation et le passage du temps chez l’homme, et le retour à la nature, sont des thèmes importants et d’une actualité indégnable. Houellebecq montre, par moment, que ce sont des thèmes qui lui tiennent à cœur et auquels il a beaucoup réfléchi. Cependant, en dérangeant constamment le lecteur, et en décidant de traiter autant de sujets complexes dans un livre qui n’est finalement pas d’un volume particulièrement imposant, Houellebecq n’arrive évidemment pas à les developper suffisamment. Ce sont des thèmes qui ont été tellement de fois décrits en littérature dans le passé, qu’une approche originale est obligatoire afin d’éviter la banalité et la répétition. Certes, il y a des passages brilliants et profonds dans « La Carte et le Territoire », mais ce sont plutôt de belles exceptions dans un texte qui malheureusement souffre largement des imperfections déjà mentionnées. Il est difficile donc de comprendre, dans ce contexte, les critiques qu’a reçues ce roman, ni pourquoi il mériterait le premier prix littéraire français. « La Carte et le Territoire » est une œuvre qui n’a évidemment pas été soignée, ni dans le fond ni dans la forme, ce qui n’est peut-être pas si étonnant quand nous nous rappellons de l’entretien du Paris Review, où Houellebecq a déclaré écrire généralement à moitié endormi. Le bilan le plus approprié à faire de cet œuvre semble donc pouvoir se résumer à la formulation suivante: « peut mieux faire».






[1] Flammarion, 2010.